Madame, Monsieur,
en attente d’une éventuelle publication
dans d’autres colonnes que celles du blawg Chezfoucart.com
voici la tribune écrite cette nuit
et diffusée ce matin tôt à quelques amis
avant d’aller cueillir la gariguette…

Unis & réunis dans l’effort national de guerre. « En guerre » serait désormais la Nation entière et « en marche », malgré les divergences politiques, derrière une seule et même bannière : celle du pavillon « France » ; une France unie et réunie aux ordres de ses généraux gouvernants ; dans la diversité pour applaudir à l’unisson celles et ceux qui sont aux fronts.

Les fronts, nous les connaissons ou plutôt croyons les connaître : ce sont évidemment et en premier lieu les soignants et toutes celles et ceux des univers paramédicaux. Ce sont toutes les professions qui nous protègent (sapeurs-pompiers, militaires, policiers, services pénitentiaires mais aussi le service public de la Justice et ses auxiliaires) et tous ces cerveaux et ces mains peu visibles mais indispensables à nos vies modernes et confinées : services des postes, des transports, des pompes funèbres ou encore du ramassage et du traitement des ordures. Il y a également celles et ceux qui travaillent pour nous nourrir sans s’engraisser au passage car ne profitant pas directement des bénéfices : la trop grande majorité des agriculteurs, des ouvriers, des caissiers, des livreurs, etc. Enfin, il y a les plus invisibles, et pourtant ô combien indispensables en périodes de crises, celles et ceux qui travaillent – aux longs cours et aux longs termes – pour la culture et pour l’éducation : pour la formation mais aussi pour le divertissement et le sens critique des citoyennes et des citoyens : professeurs, chercheurs, enseignants-chercheurs, intermittents, artistes et toutes leurs professions connexes ou parallèles. Elles et eux réinventent leurs métiers, se rendent disponibles pour leurs administrés, investissent les façons dématérialisées d’agir et assurent – sans compter – une véritable continuité des services publics.

Cultures des apparences et du mépris. Car si l’on met de côté les employés dits du secteur privé qui travaillent en particulier dans l’alimentaire au profit d’un patronat qui les dépasse et n’est pas, quant à lui, sur le front, il existe un point commun entre tous les visibles et les invisibles des tranchées précitées : ce sont des agents du service public et, généralement, de celui que l’on qualifie en droit de service public administratif ; celui qui n’est pas prioritairement commerçant ou industriel ; celui qui est tourné vers la fourniture de prestations (de services) et non vers le profit ; celui-là même que les néo-libéraux économiques ont ostensiblement méprisé depuis la fin du siècle dernier. Voilà désormais des décennies que l’on demande à tout service d’être non pas efficace (ceci on l’a demandé et recherché depuis toujours au nom de l’intérêt général) mais productif en termes financiers : la Justice, l’hôpital, l’Université et la Culture ont ainsi appris les rendements et en ont tiré les conséquences : les temps se sont accélérés, le service s’est amoindri en qualité comme en quantité et les établissements dits improductifs ont fermé au profit de superstructures déshumanisées. A la culture du savoir et de la qualité on a fait primer l’argent roi et les apparences sociales et fiscales de la réussite. Celles et ceux qui ne produisent pas en sont devenus méprisables et méprisés y compris par l’Etat.

En temps de crises, pourtant, ces invisibles des services publics et non du profit se sont révélés indispensables. Tiens, peut-être avaient-ils et elles des raisons (et donc raison) d’engager les mouvements sociaux de ces derniers mois ? Tiens, peut-être que l’on va (enfin) se souvenir de ce que les premières pensions de retraite des services publics ont été attribuées à ces agents (depuis l’Opéra de Paris en passant par les enseignants et les militaires) parce qu’ils donnaient leurs vies à la collectivité, sans compter, sans rechercher d’autre profit que celui de l’intérêt général ? Ces retraites effectivement historiquement étaient versées non pour des cotisants mais pour récompenser des agents investis hors profit(s) à une époque où avoir une vocation pour autrui n’était pas un gros mot.

Récompenser les vocations ? Nous y voilà : on considère encore trop souvent que ces services publics tournent et peuvent tourner parce que ces agents sont investis et – précisément – ne comptent pas leurs heures au profit de la collectivité. On en appelle alors à leur sens de l’intérêt général et on les applaudit pour se dédouaner et déculpabiliser car l’on est bien content que le service soit assuré et continu. A force cependant de tirer sur la corde des vocations, celle-ci a commencé à céder. Les cris se sont tus car effectivement les agents publics, au nom de l’union sacrée, servent l’intérêt général et ont accepté de faire primer les autres avant de dénoncer leurs conditions. Au cœur de ces efforts souvent peu visibles la porte-parole du gouvernement (et donc tout le gouvernement en son nom) a sous-entendu que les professeurs ne travaillaient pas (et feraient mieux d’aller aider de façon visible à l’agriculture des fraises plutôt qu’à la culture intellectuelle de l’hugolien Quatrevingt-treize) révélant ce mépris de classe dont les gouvernants ont parfois le triste secret. La réaction fut immédiate sur les réseaux sociaux : les agents publics veulent bien donner à la collectivité, gagner moins pour offrir plus mais être autant méprisé est une offense caractérisée qu’un mea culpa par tweet ne peut effacer.

Avoir la vocation du service public n’engage pas ses serviteurs à être corvéables et méprisables à souhait et il est bien temps que les néo-libéraux en prennent acte. Tout n’est pas marchandise et à marchander : de cela – puisque l’on parle économie – les gouvernants sont et seront comptables.

Tyrannie des apparences visibles. Ce que l’on ne voit pas ne fait pas peur.

Il en est ainsi – pour beaucoup trop encore de « Coronabrutis » qui ne se confinent pas assez – du Covid-19 : invisible à l’œil à l’instar de ces milliers de morts et de malades que ni les médias ni la société ne souhaitent montrer et regarder en face. Les hôpitaux hier invisibles à l’Etat sont eux-mêmes devenus luminescents car fondamentaux à notre économie de survie et il pourrait en être de même de tous ces services publics des invisibles. Ouvrons les yeux mais cette fois gardons-les ouverts.

Mathieu Touzeil-Divina
Professeur de droit public à l’Université Toulouse 1 Capitole

Président du Collectif l’Unité du Droit