Malgré le confinement, la France rend aujourd’hui hommage – en pleine fête des morts du 02 novembre – à l’un des siens : le professeur Samuel Paty décédé et lâchement assassiné dans l’exercice laïque de ses fonctions. Dans la plupart des écoles, on va se remémorer à juste titre la Lettre de Jules Ferry et comme nous avons eu l’honneur de la présenter dans le très bel ouvrage (à l’initiative de et) notamment dirigé par le professeur Wanda Mastor, nous avons ici reproduit quelques extraits :

Publication n°05 – du confinement de novembre 2020
Extraits des Grands discours de la culture juridique – Dalloz (c)
– 2017 – Pr. Mathieu Touzeil-Divina (c)

Extraits de la
Lettre de Jules Ferry
aux instituteurs
(17 novembre 1883)


« Monsieur l’instituteur,

(…) Des diverses obligations [que vous impose la Loi du 28 mars 1882], celle assurément qui vous tient le plus au cœur, celle qui vous apporte le plus lourd surcroît de travail et de souci, c’est la mission qui vous est confiée de donner à vos élèves l’éducation morale et l’instruction civique vous me saurez gré de répondre à vos préoccupations en essayant de bien fixer le caractère et l’objet de ce nouvel enseignement ; et, pour y mieux réussir, vous me permettez de me mettre un instant à votre place, afin de vous montrer, par des exemples empruntés au détail même de vos fonctions, comment vous pourrez remplir, à cet égard, tout votre devoir, et rien que votre devoir.

La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d’une part, elle met en dehors du programme obligatoire l’enseignement de tout dogme particulier ; d’autre part, elle y place au premier rang l’enseignement moral et civique.

L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. Le législateur n’a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Sans doute il a en pour premier objet de séparer l’école de l’Eglise, d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et es élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus : celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous, de l’aveu tous.

Mais il v a autre chose dans la loi du 28 mars : elle affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale, et de la fonder sur des notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des premières vérités que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous, Monsieur, que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral ; c’eût été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage ou du calcul.

En vous conférant de telles fonctions, le Parlement s’est-il trompé ? A-t-il trop présumé de vos forces, de votre bon vouloir, de votre compétence ? Assurément il eût encouru ce reproche s’il avait imaginé de charger tout à coup quatre-vingt mille instituteurs et institutrices d’une sorte de cours ex professo sur les principes, les origines et les fins dernières de la morale. Mais qui jamais a conçu rien de semblable ? Au lendemain même du vote de la loi, le Conseil supérieur de l’Instruction publique a pris soin de vous expliquer ce qu’on attendait de vous, et il l’a fait en termes qui défient toute équivoque. Vous trouverez ci-inclus un exemplaire des programmes qu’il a approuvés et qui sont pour vous le plus précieux commentaire de la loi : je ne saurais trop vous recommander de les relire et de vous en inspirer. Vous y puiserez la réponse aux deux critiques opposées qui vous parviennent.

Les uns vous disent : « Votre tâche d’éducateur moral est impossible à remplir. » Les autres : « Elle est banale et insignifiante. » C’est placer le but ou trop haut ou trop bas. Laissez-moi vous expliquer que la tâche n’est ni au-dessus de vos forces ni au-dessous de votre estime ; qu’elle est très limitée, et pourtant d’une grande importance ; extrêmement simple, mais extrêmement difficile.

Vous n’avez à enseigner, à proprement parler, rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens. Et, quand on vous parle de mission et d’apostolat, vous n’allez pas vous y méprendre ; vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel Evangile : le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe ni un théologien improvisé. Il ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens. Il est impossible que vous voyiez chaque jour tous ces enfants qui se pressent autour de vous, écoutant vos leçons, observant votre conduite, s’inspirant de vos exemples, à l’âge où l’esprit s’éveille, où le cœur s’ouvre, où la mémoire s’enrichit, sans que l’idée vous vienne aussitôt de profiter de cette docilité, de cette confiance, pour leur transmettre, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes de la morale, j’entends simplement cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie, sans nous mette en peine d’en discuter les bases philosophiques. Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille : parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre ; avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge.

Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse ; c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité. Si étroit que vous semble peut-être un cercle d’action ainsi tracé, faites-vous un devoir d’honneur de n’en jamais sortir, restez en deçà de cette limite plutôt que vous exposer à la franchir : vous ne toucherez jamais avec trop de scrupule à cette chose délicate et sacrée, qui est la conscience de l’enfant. Mais une fois que vous vous êtes ainsi loyalement enfermé dans l’humble et sûre région de la morale usuelle, que vous demande-t-on ? Des discours ? des dissertations savantes ? de brillants exposés, un docte enseignement ?

Non La famille et la société vous demandent de les aider à bien élever leurs enfants, à en faire des honnêtes gens. C’est dire qu’elles attendent de vous non des paroles, mais des actes, non pas un enseignement de plus à inscrire au programme, mais un service tout pratique, que vous pouvez rendre au pays plutôt encore comme homme que comme professeur.

Il ne s’agit plus là d’une série de vérités à démontrer, mais, ce qui est tout autrement laborieux, d’une longue suite d’influences morales à exercer sur ces jeunes êtres, à force de patience, de fermeté, de douceur, d’élévation dans le caractère et de puissance persuasive. On a compté sur vous pour leur apprendre à bien vivre par la manière même dont vous vivrez avec eux et devant eux. On a osé prétendre pour vous que, d’ici à quelques générations, les habitudes et les idées des populations au milieu desquelles vous aurez exercé attestent les bons effets de vos leçons de morale.

Ce sera dans l’histoire honneur particulier pour notre corps enseignant d’avoir mérité d’inspirer aux Chambres françaises cette opinion qu’il y a dans chaque instituteur, dans chaque institutrice, un auxiliaire naturel du progrès moral et social, une personne dont l’influence ne peut manquer, en quelque sorte, d’élever autour d’elle le niveau des mœurs. Ce rôle est assez beau pour que vous n’éprouviez nul besoin de l’agrandir. D’autres se chargeront plus tard d’achever l’œuvre que vous ébauchez dans l’enfant et d’ajouter à l’enseignement primaire de la morde un complément de culture philosophique ou religieuse. Pour vous, bornez-vous à l’office que la société vous assigne et qui a aussi sa noblesse : posez dans l’âme des enfants les premiers et solides fondements de la simple moralité.

Dans une telle œuvre, vous le savez, Monsieur, ce n’est pas avec des difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous mesurer ; c’est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers. Ces défauts, il ne s’agit pas de les condamner — tout le monde ne les condamne-t-il pas ? — mais de les faire disparaître par une succession de petites victoires, obscurément remportées. Il ne suffit donc pas que vos élèves aient compris et retenu vos leçons il faut surtout que leur caractère s’en ressente : ce n’est donc pas dans l’école, c’est surtout hors de l’école qu’on pourra luger ce qu’a valu votre enseignement. Au reste, voulez-vous en juger par vous-même, dès à présent, et voir si votre enseignement est bien engagé dans cette voie, la seule bonne : examinez s’il a déjà conduit vos élèves à quelques réformes pratiques.

(…) Une seule méthode vous permettra d’obtenir les résultats que nous souhaitons. C’est celle que le Conseil supérieur vous a recommandée ; peu de formules, peu d’abstractions, beaucoup d’exemples et surtout d’exemples pris sur le vif de la réalité. Ces leçons veulent un autre ton, une autre allure que tout e reste de la classe, je ne sais quoi de plus personnel, de plus intime, de plus grave. Ce n’est pas le livre qui parle, ce n’est même plus le fonctionnaire c’est, pour ainsi dire, le père de famille, dans toute la sincérité de sa conviction et de son sentiment (…).

Il dépend de vous, Monsieur, j’en ai la certitude, de hâter par votre manière d’agir le moment où cet enseignement sera partout non pas seulement accepté, mais apprécié, honoré, aimé comme il mérite de l’être. Les populations mêmes dont on a cherché à exciter les inquiétudes ne résisteront pas longtemps à l’expérience qui se fera sous leurs yeux. Quand elles vous auront vu à l’œuvre, quand elles reconnaîtront que vous n’avez d’autre arrière-pensée que de leur rendre leurs enfants plus instruits et meilleurs, quand elles remarqueront que vos leçons de morale commencent à produire de l’effet, que leurs enfants rapportent de votre classe de meilleures habitudes, des manières plus douces et plus respectueuses, plus de droiture, plus d’obéissance, plus de goût pour le travail, plus de soumission au devoir, enfin tous les signes d’une incessante amélioration morale, alors la cause de l’école laïque sera gagnée le bon sens du père et le cœur de la mère ne s’y tromperont pas, et ils n’auront pas besoin qu’on leur apprenne ce qu’ils vous doivent d’estime, de confiance et de gratitude.

J’ai essayé de vous donner, Monsieur, une idée aussi précise que possible d’une partie de votre tâche qui est, à certains égards, nouvelle, qui de toutes est la plus délicate ; permettez-moi d’ajouter que c’est aussi celle qui vous laissera les plus intimes et les plus durables satisfactions. Je serais heureux si j’avais contribué par cette lettre à vous montrer toute l’importance qu’y attache le gouvernement de la République, et si Je vous avais décidé à redoubler d’efforts pour préparer à notre pays une génération de bons citoyens (…). »


La Lettre aux instituteurs
de Jules Ferry :
catéchisme d’un nouvel ordre

républicain & laïc

Mathieu Touzeil-Divina
Professeur de droit public à l’Université Toulouse I Capitole
Président du Collectif L’Unité du Droit

I. Jules Ferry & sa « lettre » :
quel(s) discours ?

Un discours ? Quand on lit la Lettre de Jules Ferry aux instituteurs, on peut d’abord se demander s’il s’agit d’un « discours ». N’est-elle pas – comme le laisse croire son intitulé – un simple courrier entre un ministre (de l’Instruction publique et des Beaux-Arts) à ses agents, instituteurs des écoles primaires ? N’est-elle pas « seulement » ce que les administrativistes nommeront aussitôt une circulaire ou plutôt même une directive, fixant un cap institutionnel (c’est-à-dire une direction) et considérée comme interne à l’administration publique : une simple mesure d’ordre intérieur ?

Elle aurait pu l’être si elle avait été adressée aux seuls recteurs d’académie à l’instar de la circulaire (également datée du 17 novembre 1883) relative aux établissements d’enseignement supérieur (et précisément adressée aux « préfets académiques » (cf. in Recueil dit de Beauchamp ; Tome III ; 1884, p. 774 et s.)). Or, avant même qu’elle ne soit reprise de façon militante par les associations, loges maçonniques et défenseurs de la « laïcité[1] » qui vont la diffuser et la rendre célèbre, la lettre fut – dès sa publication – bien identifiée à l’instar d’un réel discours du ministre sur l’état du droit nouveau, discours adressé aux serviteurs de l’Etat et publié sur de nombreux supports (y compris par voie de presse). Il s’agit bien d’un discours au sens de ceux ici réunis et commentés.

Jules Ferry, de la Commune au Tonkin. En 1883, Ferry est alors tout sauf un inconnu : il est même l’une des figures de proue du rassemblement des Républicains dits opportunistes (par opposition aux radicaux), rassemblement qui a formé, précisément autour de Ferry, alors Président du Conseil, un cabinet dit « gouvernement Ferry II » de février 1883 à mars 1885 et ce, au service du Président de la République Jules Grévy (Sur Ferry : cf. les ouvrages de Jean-Michel Gaillard (Paris, Fayard ; 1993), Mona Ozouf (Paris, Bayard ; 2005) et même de Xavier Darcos (Paris, Hachette ; 2005)). Il est donc aux premières lignes et sur tous les fronts. Il vient juste (avec la Loi du 28 mars 1882) de mettre en place la réforme de l’enseignement primaire et il y a mis en avant – plus de vingt années avant la Loi de séparation des Eglises et de l’Etat en décembre 1905 – une éducation nationale et laïque. Dans les esprits de ses contemporains, il est notoirement franc-maçon et par ailleurs ancien maire de Paris (celui qui essaya de gérer la capitale pendant la Commune de 1871 mais quitta son poste par peur des fédérés) ainsi qu’un défenseur chevronné du colonialisme ce qui lui vaudra le surnom du Tonkinois. Dès 1879 (alors qu’il s’associe à Ferdinand Buisson qu’il va nommer directeur de l’enseignement primaire cette même année), Ferry est chargé (et par suite associé) aux questions scolaires pour lesquelles il s’investit (par exemple en faisant proclamer par la Loi du 16 juin 1881 le principe de gratuité) et ce, de façon totale cherchant à révolutionner les mœurs au profit d’un « ordre nouveau ».

Un « discours » pour asseoir un ordre nouveau. En écrivant, Ferry réalise trois opérations de communication(s) : il s’adresse certes aux instituteurs qu’il veut éclairer (sinon rassurer) ; il assume – politiquement – son bilan passé comme ministre de l’Instruction publique auprès des électeurs mais aussi il adresse – à l’instar d’un bréviaire ministériel – pour le futur à celui qui sera dans quelques jours son successeur au Ministère (et qu’il fera lui-même nommer) : Armand Faillères (dès le 20 novembre 1883) afin que ce dernier suive ses pas (y étant ainsi politiquement très obligé eu égard à la publicité et à la diffusion dudit discours). L’ordre scolaire nouveau de Ferry repose alors, selon nous, sur le quadriptyque suivant : une Ecole désormais républicaine (dès 1871), gratuite (dès 1881) mais aussi obligatoire et laïque (ce que la Loi de 1882 vient de consacrer). Ce sont ces deux derniers éléments que Ferry va ici magnifier et expliquer faisant enfin vivre le rêve qu’avait esquissé Carnot en 1848 lorsqu’il prônait un « enseignement (…) gratuit, obligatoire, libre ». Partant la Lettre de Ferry se trouve dans la tradition explicative de celle écrite par son prédécesseur à l’Instruction publique, Guizot, qui, le 18 juillet 1833 (à propos de la Loi du 28 juin 1833) avait également fait parvenir sa circulaire aux instituteurs mais ce, avec des références quasi omniprésentes à Dieu et à son clergé.

II. Entre les deux « Cités »,
l’autre « séparation » institutionnelle :
instituteur & curé

« L’instruction religieuse appartient à la famille et à l’Eglise, l’instruction morale à l’Ecole » : affirme avec clarté le ministre faisant naître une nouvelle distinction entre la « morale » désormais républicaine et la religion. Reprenant quasiment saint Augustin, Ferry explique à ses lecteurs que désormais les deux « Cités » (de Dieu et des Hommes) vont enfin formellement être bien distinguées et donc séparées. A chacun son domaine d’influence et à chaque domaine, ses agents ou serviteurs : l’instituteur et le curé. La séparation – désormais institutionnelle – ici évoquée ne doit évidemment pas masquer le clin d’œil fait à une autre séparation, que l’on attendra jusqu’en décembre 1905 et que l’on nomme aujourd’hui : laïcité. Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue qu’en 1883, précisément, les deux personnages que sont le curé et l’instituteur étaient tous deux (puisqu’avant 1905) des agents des services publics ecclésiastique et scolaire. Cette double séparation (de la morale face à la religion et de l’instituteur face au ministre du culte) ne doit donc pas faire écran à la réelle séparation institutionnelle qui se creuse entre les services de l’Etat.

L’instituteur en mission(s). Dès 1792, inspirée par Condorcet, la France avait déjà admiré le mot merveilleux « d’instituteur ». Ces agents de l’Etat, que l’on nommera les « fantassins » ou les « Hussards noirs » de Ferry selon le mot de Peguy (cf. Duveau Georges, Les instituteurs ; Paris, Seuil ; 1957) deviendront officiellement des fonctionnaires dans ce même mouvement (en l’occurrence par la Loi du 19 juillet 1889). Avec Jules Ferry, ces instituteurs vont acquérir leurs lettres de noblesse. Ils seront les notables – concurrençant le curé – républicains de la Raison et non les partisans du dogme. On leur ouvre même des écoles de formation(s) qui sont similaires aux « petits séminaires » mais au format laïc : les Ecoles normales. Cette idée de formation républicaine des instituteurs est manifeste dans « La lettre » tout comme elle l’est dans l’autre « Lettre aux instituteurs et aux institutrices » signée par Jean Jaurès (in La Dépêche de Toulouse ; 15 janvier 1888) : « Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsable de la Patrie » et plus loin : « Il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne ». C’est à ce prix que la République ne sera peuplée que de Républicains.

Dès ses premiers mots, Ferry insiste, quant à lui, sur la nouvelle mission qui guide les serviteurs de l’Etat depuis 1882 et qu’ils ont parfois du mal à mettre en œuvre : « donner [aux] élèves l’éducation morale et l’instruction civique » mais en les « dispensant de l’enseignement religieux » sans pour autant « enlever » aux instituteurs « ce qui fait la dignité (sic) de [leur] profession ». De fait, c’est un peu comme si on demandait aux serviteurs de l’Etat de poursuivre l’éducation familiale en une « éducation nationale » où chaque instituteur serait un bonus pater familias (« le suppléant du père de famille » écrit-il même) puisqu’on ne demande rien aux agents « qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens ».

Une « éducation nationale ». Officiellement, ce n’est qu’en 1930 que « l’Instruction publique » (à la demande d’Anatole de Monzie) deviendra la contemporaine « éducation nationale ». Toutefois, on trouve déjà dans la lettre de Ferry une ambition identique. Il déclare en ce sens : « la volonté de fonder (…) une éducation nationale et de la fonder sur les notions du devoir et du droit ». Autrement dit, plutôt que d’instruction et de volonté d’apporter à l’école de « simples » connaissances, on sent chez Ferry (manifestement ici influencé par Buisson) la volonté de former et d’aider à la formation de futur.e.s citoyen.ne.s.

Le curé relégué. Quitte à caricaturer un peu, si l’on considère le nouvel instituteur de Ferry comme un soldat de la République, le curé va désormais apparaître – dans les fantasmes laïcards – comme le Don Camillo s’opposant à Peppone dans la saga fictionnelle de Giovannino Guareschi. Il est presque l’homme à abattre (au moins par la Raison) ce dont témoignera particulièrement bien Marcel Pagnol dans ses Souvenirs d’enfance (à cet égard : Viguier Jacques, « La laïcité dans les « Souvenirs d’enfance » de Marcel Pagnol » in Journal du Droit Administratif (en ligne sur http://www.journal-du-droit-administratif.fr/?p=1240#_ftn1) ; 2017, dossier « Laïcité » (sous dir. Esteve-Bellebeau & Touzeil-Divina ; article 120). Les prêtres, en 1882, vont alors se voir désigner un cadre de compétences et de lieux à respecter et ce, en dehors de l’école publique dont la circulaire du 02 novembre 1882 faisait – déjà – tomber tous les crucifix des bâtiments consacrés… à l’Instruction publique primaire (cf. Cavanna François, Sur les murs de la classe ; Paris, Hoebeke ; 2003).

III. Un nouveau « catéchisme » républicain :
gratuité, obligation & laïcité

La Laïcité de l’enseignement primaire – quoi que le revendique ici Ferry – n’est pourtant pas sa création. Songeons en effet qu’à la fin de l’année 1870 déjà, le prédécesseur de Ferry, Mottu, maire d’arrondissement du Paris assiégé décida de laïciser toutes les écoles de son quartier en pleine contradiction avec la Loi dite Falloux du Second Empire ce qui lui vaudra d’être destitué. Quelques jours plus tard, la Commune de Paris – que combattit Ferry – instaura de même un enseignement laïc et accessible à tout enfant selon les préceptes de l’enseignement dit intégral d’Edouard Vaillant ou encore de Paul Robin (cf. De l’enseignement intégral ; Paris, Cerf ; 1869). C’est dans cette même Commune que la plus célèbre des institutrices gagna tristement sa célébrité de Veuve rouge : Louise Michel.

Enseignements moral et civique. Le titre complet de la Lettre ici présentée est celui de « circulaire (…) concernant l’enseignement moral et civique ». Sans s’y attarder, relevons simplement ici que si la postérité a gardé de la Lettre qu’elle était (ce qu’elle est aussi) un discours pro laïc sur la morale, elle comportait également quelques éléments sur le nouvel enseignement civique. Force est cependant de constater que celui-ci ne posait pas de grandes difficultés associé rapidement et aisément aux connaissances habituelles en matière de géographie et d’histoire et donnant naissance par suite au fameux mythe de nos « ancêtres les Gaulois ». Intéressons-nous, cela dit, à cette nouvelle « morale ».

Une morale « commune » ou « universelle ». Quel est donc, matériellement, le contenu de cette nouvelle morale[2] prônée par Ferry ? Elle est, nous apprend-t-il, l’héritière des Lumières et se veut le triomphe de la Raison hors de tout dogme (sous-entendu religieux) ; elle s’appuie alors sur une nouvelle thèse en vogue : le solidarisme que portera en droit notamment Léon Duguit (cf. Lequin Yves (dir.), Histoire de la Laïcité ; Paris, Cndp ; 1994 ; p. 119 et s.). Matériellement, l’instauration d’une morale laïque avait alors pour but premier, ainsi que l’explique Jean Baubérot (in La morale laïque contre l’ordre moral ; Paris, Seuil ; 1997) d’éviter que « la laïcité n’entraîne une perte des repères moraux, un vide qui ne pouvait que favoriser le retour de « l’ordre moral » qui avait régné, dix ans auparavant, sous le gouvernement du même nom ».

Des premiers éléments avaient bien été indiqués par circulaire du Conseil supérieur de l’Instruction publique dès le 30 mars 1882 (cf. Journal Officiel) mais comme on entendait tout dire et son contraire sur le nouvel enseignement moral, Ferry a préféré mettre les trémas sur le i de laïcité en rassurant le plus possible ces agents : « vous n’avez à enseigner, à proprement parler, rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens […]. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment ». « Car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse ; c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité » : « une bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères ». C’est ce que notre collègue le pr. Mayeur nomme une « morale sans épithète » (cf. Mayeur Jean-Marie, La question laïque ; Paris, Fayard ; 1997 ; p. 63 et s.).

Une morale plus pratique que théorique. Partant, le ministre va continuer à tenter de rassurer ses serviteurs en leur indiquant que même si de très nombreux ouvrages ont déjà paru et été publiés (dont reconnus et visés par le Ministère[3]) afin d’aider les « quatre-vingt mille instituteurs et institutrices », aucun opus ne sera identifié comme étant le meilleur, la seule ou l’unique parole républicaine révélée. Alors, affirme avec fermeté Jules Ferry : « vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel Evangile : le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe ni un théologien improvisé ». Les livres de morale ne seront donc que des auxiliaires car « ce n’est pas l’action du livre » qui devait compter mais celle, quotidienne et pragmatique, des agents « modèles » de morale au quotidien. En effet, pour Ferry la morale à enseigner doit avant tout se présenter « en un service pratique ». « Dans une telle œuvre, ce n’est pas avec des difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous mesurer ; c’est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers. Ces défauts, il ne s’agit pas de les condamner – tout le monde ne les condamne-t-il pas ? mais de les faire disparaître par une succession de petites victoires, obscurément remportées […]. Il y faut beaucoup de leçons sans doute, des maximes écrites, copiées, lues et relues ; mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes, des habitudes ». Et le ministre de résumer : « une seule méthode vous permettra d’obtenir les résultats que nous souhaitons (…) : peu de formules, peu d’abstractions, beaucoup d’exemples et surtout d’exemples pris sur le vif de la réalité. Ces leçons veulent un autre ton, une autre allure que tout e reste de la classe, je ne sais quoi de plus personnel, de plus intime, de plus grave. Ce n’est pas le livre qui parle, ce n’est même plus le fonctionnaire c’est, pour ainsi dire, le père de famille, dans toute la sincérité de sa conviction et de son sentiment ». Ce sera – peu ou prou – également l’avis de Jean Jaurès dans son article précité (« Les effets d’un débat » à La Dépêche du 28 janvier 1910) : « L’instituteur ne doit pas, il ne peut pas proposer aux enfants des solutions toutes faites de ces problèmes ».

A travers les manuels, les témoignages, prenons enfin quelques exemples de ces célèbres leçons et maximes de morale républicaine : « soigne tes livres : ils contiennent la science ; tu dois respecter la science » ; « Je ne veux pas être inutile sur la terre, un ingrat envers ma famille, un ingrat envers la France » ou encore « l’instruction est, après le pain, le premier besoin du peuple » (cf. Jeury Michel & Baltassat Jean-Daniel, Petite histoire de l’enseignement de la morale à l’école ; Paris, Laffont ; 2000 ; cf. également l’ouvrage préc. de Bauberot qui analyse 210 cahiers d’écoliers sous cet angle).

Laïc sans être anti-clérical. Pour Jules Ferry, la religion appartenait donc – avec d’autres éléments – au socle qui constituait la morale « commune ». Nous ne sommes pas loin – ici – de ce que d’aucuns qualifieraient de bases ou fondements éclairés sinon vulgarisés des principes du droit naturel en ce qu’ils seraient communs et propres à toute l’humanité. Ainsi enseigner à l’enfant que voler est mal appartient-il conjointement à l’enseignement moral « naturel » et laïc comme à celui de l’Eglise (« tu ne voleras point »). Or, sur ce point, Ferry différait de Buisson qui, dans son dictionnaire (préc.) affirme la volonté d’enseigner plus qu’une morale « commune » une véritable morale « laïque ». Ferry (à la différence également d’un Paul Bert à la même époque) n’était donc pas aussi acharné que « La Laïque » magnifiée par Jean Jaurès dans son célèbre discours des 21-24 janvier 1910. Ferry cherchait à rassembler tous (et toutes) les élèves de France. Pour ce faire, il savait qu’il ne devait pas diviser et rendre antagonistes les partisans du clergé et ceux qui sans y appartenir étaient des laïcs comme lui aux sens propre et figuré. En ce sens, il annonçait et devançait sinon incarnait la philosophie de « la » Loi de séparation du 09 décembre 1905 (on se permettra à son égard de renvoyer à : Touzeil-Divina Mathieu, « Le traitement fictionnel d’un moment parlementaire réel : la Loi de séparation des Eglises et de l’Etat » in Le Parlement aux écrans ! Le Mans, L’Epitoge – Lextenso ; 2013 ; p. 71 et s.). Paul Bert, précisément le lui reprochera en osant comparer l’Eglise à une maladie gâtant les vignes scolaires (cf. son Discours de l’Yonne du 25 août 1879) : « il est deux fléaux, le phylloxéra (…) et l’autre » sous-entendant l’Eglise : « pour le premier nous avons le sulfure de carbone ; pour le second, l’art. 7 » ! Paul Bert faisait ici référence à la Loi du 18 mars 1880 (déjà portée par Ferry) interdisant aux congrégations religieuses non reconnues par la Loi d’enseigner. Cette même Loi, déjà, annonçait 1882 et la « Lettre aux instituteurs », puisqu’elle avait chassé du Conseil supérieur tous les membres du Clergé qui y siégeaient de Droit depuis les deux Empires concordataires.

Foi laïque ? En conclusion, si l’on peut (et doit) célébrer le Ferry de l’école laïque, gratuite et obligatoire ; si l’on peut davantage (et doit) relativiser certaines de ses prises de positions politiques (en 1871 à Paris ainsi qu’en matière coloniale), sachons reconnaître par sa Lettre aux instituteurs l’existence d’un très beau texte porteur d’un espoir républicain comme immarcescible et que la morale devait abreuver et faire croître. Force est toutefois de constater que depuis Ferry toute tentative de restaurer un enseignement moral et laïc à l’Ecole de la République a toujours connu des difficultés comme si la réalité et la diversité sociale s’y opposaient (cf. Molina Gérard, « Morale et moralisme à l’école primaire » in Revue internationale d’éducation (…) ; 1995 ; 05 ; p. 67 et s. ; Ozouf Mona, L’Ecole de la France. Essais sur la révolution, l’utopie et l’enseignement ; Paris, Gallimard ; 1984 et L’Ecole, l’Eglise et la République (1871-1914) ; Paris, Cana ; 1982). On pourra alors même parler de « foi laïque » concernant Ferry à l’instar du livre que Ferdinand Buisson fera paraître en 1912 (La foi laïque). Toutefois, attention, la « foi » dont il est ici question est celle du sens latin et premier de fidélité à la laïcité. Il ne s’agit pas d’une foi chrétienne au sens où la laïcité serait devenue elle-même une religion (en ce sens : Pena-Ruiz Henri, Dictionnaire amoureux de la Laïcité ; Paris, Plon ; 2014 ; 421). Du reste, ainsi que nous l’a appris René Rémond (in Une laïcité pour tous ; Paris, textuel ; 1998 ; p. 140), « La laïcité ne bannit pas la contrainte pour chasser l’altérité, elle a besoin de l’altérité ».

Par ailleurs, l’influence matérielle de Ferry sur l’éducation nationale – même contemporaine – à travers sa Lettre est encore tangible. De nombreux gouvernements ont en effet cherché à plusieurs reprises à réintroduire le célèbre enseignement moral ainsi qu’en témoigne, depuis septembre 2015 depuis l’école élémentaire jusqu’au lycée l’instauration d’un nouvel « enseignement moral et civique » à raison d’une heure hebdomadaire (et ce, en application de la Loi du 8 juillet 2013 pour la refondation de l’École de la République ; cf. Bulletin Officiel de l’Education Nationale ; n°06 ; 25 juin 2015).

Ce que Ferry quant à lui désirait alors par-dessus tout, il le confie in fine : « préparer à notre pays une génération de bons citoyens » renouvelant alors le vœu de Victor Hugo afin de faire du savoir le premier des pouvoirs au cœur d’une République bientôt totalement laïque (cf. de façon contemporaine : Bouchet Gérard, Laïcité et enseignement ; Paris, Armand Colin ; 1996). Ce sera aussi le souhait chanté sous d’autres tropiques par Francesca Solleville (sur un texte de Cu Huy Can adapté par Gamarra) lorsque l’instituteur [partant] pour le front déclare :

« J’emporte tous mes écoliers dans mon cœur.
Ô vivantes graines !
Au revoir, mes enfants que j’aime.
Je vous rapporterai la paix »
.


[1] Le mot est ici placé entre guillemets pour rappeler qu’en 1883 il est presque encore un anachronisme ce que l’on oublie parfois. En effet, lorsqu’en 1887 paraitra l’article « laïcité » au Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Ferdinand Buisson en soulignera la modernité. Du reste, en 1911, encore, il expliquait : « ce mot est nouveau, et, quoique correctement formé, il n’est pas encore d’un usage général. Cependant, le néologisme est nécessaire ; aucun autre terme ne permettant d’exprimer sans périphrase la même idée dans son ampleur » : Buisson Ferdinand (dir.), Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire ; Paris, Hachette ; 1911 ; p. 936.

[2] Il faut lire à cet égard la façon dont Buisson propose dans son Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire ; Paris, Hachette ; (1911 ; p. 1348 et s.) de distinguer la morale laïque de la science, de la philosophie et de la religion.

[3] Et d’autres paraissant parallèlement avec l’appui de l’Eglise entraînant une véritable confusion confinant à la guerre éducative ou – selon l’expression désormais consacrée – à une « querelle des manuels scolaires ». En 1910, la querelle reprit et donna lieu à un important débat à la Chambre des députés, débat dont s’émeut Jean Jaurès (cf. La Dépêche de Toulouse ; 28 janvier 1910).