Le prĂ©sent article fait partie d’un ensemble de prĂ©sentations – d’œuvres & d’auteurs de la doctrine publiciste – rĂ©digĂ©es par le pr. Touzeil-Divina.

Sauf indication contraire, le texte reproduit ici est un extrait issu du Dictionnaire de droit public interne (Paris, LexisNexis ; 2017). Il n’est pas libre de droit(s) (plagiat toussa toussa).

Le présent article rédigé par le pr. Mathieu Touzeil-Divina, Co-directeur du Master Droit de la Santé, Université Toulouse Capitole, s’inscrit dans le cadre de la 8e chronique en Droit(s) de la santé (janvier 2024) du Master Droit de la Santé (Université Toulouse Capitole) avec le soutien du Journal du Droit Administratif. Il est composé de deux parties dont la première peut se lire en cliquant sur le logo ci-dessous :

Jules LiĂ©geois (1833-1908)« professeur hypnotisant Â» du Droit – II

La prĂ©sente contribution est respectueusement dĂ©diĂ©e Ă  la plus nancĂ©ienne des avocates (Sophie H.) et au plus liĂ©geois des MĂ©diterranĂ©ens (Idir C.) ainsi, naturellement, qu’au chevalier EstĂ©ban T.
Elle est, enfin, offerte à la plus hypnotisante et chérie des sœurs.


Jules Liégeois,
entre les médecines & les droits

1884-1889. En matière de suggestion, l’ouvrage le plus important de LiĂ©geois se construira en deux temps : en 1884, d’abord, il fait publier son MĂ©moire prĂ©c. de 1884 qu’il a dĂ©fendu, non sans courage, Ă  l’Institut de France. En 1889, il a considĂ©rablement augmentĂ© le volume de sa dĂ©monstration et de sa production et en offre un opus intitulĂ© : De la suggestion et du somnambulisme dans leurs rapports avec la jurisprudence et la mĂ©decine lĂ©gale[1]. Il s’agit de son Ĺ“uvre la plus importante hors des RĂ©pĂ©titions Ă©crites sur le droit administratif.

De 1884 Ă  1888, il a affinĂ© ses thĂ©ories, dĂ©montrĂ© Ă  nouveau et avec plus de rigueur ce qu’il avait commencĂ© Ă  indiquer et – surtout – il a tenu compte de tous les arguments contraires notamment portĂ©s par Charcot et ses disciples pour prĂ©voir quelques contre-attaques et/ou rĂ©ponses. En effet, comme le rappelle LiĂ©geois en introduction de la publication de 1889, son mĂ©moire du printemps 1884 avait occupĂ© cinq sĂ©ances complètes Ă  l’Institut : deux (les 05 et 19 avril) pour qu’il expose ses propositions et dĂ©couvertes et trois (les 26 avril, 03 et 10 mai 1884) pour qu’elles soient discutĂ©es et parfois contredites violemment. Il comptait donc beaucoup – pour ĂŞtre davantage entendu et compris – sur l’aide de celui qui l’avait invitĂ© au printemps 1884 Ă  prĂ©senter son point de vue devant l’AcadĂ©mie des sciences morales et politiques : Émile Boutmy (1835-1906). Fondateur (en 1871) de la future Sciences Po Paris, l’homme est ouvert Ă  toutes les idĂ©es susceptibles d’entraĂ®ner progrès, discussions mais aussi controverses. Avec LiĂ©geois, il trouve un orateur rĂ©unissant toutes ces qualitĂ©s et l’invitera mĂŞme Ă  rejoindre l’AcadĂ©mie comme correspondant en 1899.

L’exemplaire sur lequel nous avons eu la chance et le plaisir de travailler cette contribution Ă©tait prĂ©cisĂ©ment dĂ©diĂ© Ă  Boutmy, en 1889, avec un hommage des plus sincères. Nul doute qu’il s’est agi d’un prĂ©cieux soutien permettant Ă  LiĂ©geois, au-delĂ  de Nancy, de prĂ©senter et de confronter ses doctrines (A) mais aussi de s’insĂ©rer dans le milieu de la mĂ©decine lĂ©gale alors exclusivement dirigĂ© par des docteurs en mĂ©decine, surtout parisiens (B).

A.   Jules LiĂ©geois & les doctrines de la suggestion
aux prismes du Droit

Doctrines liĂ©geoises de la suggestion. En 1889, les premiers mots de la dĂ©monstration de LiĂ©geois sont pour l’École de Paris et – plus spĂ©cialement – non pour Charcot mais pour son Ă©lève Gilles de la Tourette. LiĂ©geois et lui forment un duo exceptionnel de savants aux caractères trempĂ©s et aux convictions profondes n’hĂ©sitant pas Ă  s’invectiver parfois et Ă  s’interpeller souvent Ă  l’instar d’un Duguit (1859-1928) et d’un Hauriou (1856-1929) Ă  la mĂŞme Ă©poque dans les FacultĂ©s de Droit. Ainsi Ă©crit LiĂ©geois [2] : « L’auteur, qui est mĂ©decin Â» ce qui est dĂ©jĂ  un premier tacle lorsqu’on se rappelle que Gilles de la Tourette lui faisait remarquer qu’il n’avait aucune lĂ©gitimitĂ© Ă  parler de santĂ© en tant que profane… ce qui permettait ici au professeur de Droit de faire remarquer que dans l’expression « mĂ©dico-lĂ©gale Â» il y avait aussi du Droit. « L’auteur, qui est mĂ©decin Â» donc « proclame que « s’il y a quelque chose que l’on puisse redouter dans l’hypnotisme, ce n’est pas la suggestion Â» Â». Or, contredit de façon diamĂ©tralement opposĂ©e le Lorrain : « s’il y a, au point de vue mĂ©dico-lĂ©gal, quelque chose Ă  redouter dans l’hypnotisme, c’est la suggestion Â».

L’ouvrage est alors s’abord construit sur l’étude des racines et des progressions de la suggestion au regard du mesmĂ©risme, du magnĂ©tisme animal ou encore de l’hypnotisme de Braid. Et ce n’est qu’après avoir rappelĂ© [3] cette Ă©volution qu’il va pouvoir distinguer la suggestion telle qu’elle est envisagĂ©e Ă  Nancy de toutes les autres mĂ©thodes. L’œuvre pĂ©dagogique en est remarquable comme l’est [4] sa façon d’oser affronter toutes les autres thĂ©ories et thèses existantes de front. Partant [5] va insister LiĂ©geois : il existe diffĂ©rentes formes, degrĂ©s et modes d’hypnotismes, de sommeils et de suggestion. Toutefois, au regard du Droit, la première question essentielle est, selon lui, celle du consentement.

Du consentement Ă  la suggestion.

En travaillant d’abord et avant tout sur les questions de volonté et de consentement à un acte ou à un fait, la démarche du juriste Liégeois n’étonne pas. Il s’agit de la base même de l’ensemble du droit romain et du droit privé encore positif. Il s’agit aussi de ce que l’on attend d’une étude juridique ou par un juriste sur un sujet donné.

Ă€ nos yeux, Ă  cet Ă©gard, le premier apport de LiĂ©geois Ă  la rĂ©flexion sur l’hypnose rĂ©side bien dans ce questionnement : quelle est la libertĂ© des hypnotisĂ©s ? ; jusqu’oĂą peut aller la suggestion malgrĂ© la volontĂ© ou le consentement ? Et c’est d’ailleurs prĂ©cisĂ©ment sur ce sujet qu’on le consultait et qu’on attendait ses propositions et ses expertises juridiques comme en tĂ©moigne la visite prĂ©c. du professeur belge DelbĹ“uf Ă  Nancy en 1887 [6]. De tous les promoteurs de l’École de Nancy, LiĂ©geois Ă©tait manifestement le « prĂ©fĂ©rĂ© Â» de DelbĹ“uf qui n’a Ă  son Ă©gard, mĂŞme lorsqu’il est en dĂ©saccord, que des termes mĂ©lioratifs et positifs (ce qui n’est clairement pas le cas avec Bernheim (oĂą l’on sentirait mĂŞme des relents d’antisĂ©mitisme [7]). On pourrait mĂŞme dire, avec gourmandise, que de LiĂ©geois, DelbĹ“uf avait fait son chocolat liĂ©geois.

Concrètement, affirmait LiĂ©geois, sous certaines conditions – d’oĂą un danger Ă©vident – quiconque pouvait ĂŞtre hypnotisĂ© et – certains – (et non tout un chacun) en fonction de ses appĂ©tences, de ses croyances et de son sens moral (soulignera Bernheim) pouvait se voir suggĂ©rer, comme malgrĂ© sa volontĂ©, de commettre les pires infractions. Juridiquement, cependant, puisque la volontĂ© n’avait pas Ă©tĂ© exprimĂ©e et le consentement matĂ©rialisĂ©, la victime hypnotisĂ©e ne pouvait [8] « dès lors ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme libre, ni, par suite, comme responsable Â».

De mĂŞme, sur ces rapports entre Droit, hypnotisme, suggestion et mĂ©decine, LiĂ©geois proposait mĂŞme que la Justice n’ait [9] « pas le droit de faire hypnotiser un prĂ©venu pour obtenir de lui, par ce moyen des aveux ou les dĂ©nonciations auxquels Â» il se serait refusĂ© « dans son Ă©tat normal, c’est-Ă -dire quand il jouit de son libre arbitre Â».

De la suggestion criminelle.

SuggĂ©rer une infraction malgrĂ© le consentement de l’hypnotisĂ© est-il possible ? « Oui Â», assurĂ©ment, rĂ©pond presque avec gourmandise LiĂ©geois qui en effraye le public craignant que n’importe qui ne se voit suggĂ©rĂ© de tuer quiconque ou de voler n’importe quoi. MĂŞme s’il va, au fur et Ă  mesure des annĂ©es, et dès 1889, attĂ©nuer cet enthousiasme en montrant l’importance de rĂ©unir plusieurs conditions pour qu’un crime soit suggĂ©rĂ© malgrĂ© la volontĂ© de son commettant, LiĂ©geois, alors tout de mĂŞme soutenu par Beaunis, va trop inquiĂ©ter ses collègues nancĂ©ens et rĂ©jouir ses dĂ©tracteurs qui ne retiendront que cette hypothèse (et non les conditions de sa matĂ©rialisation). En 1884, ainsi, devant l’AcadĂ©mie des sciences morales et politiques, LiĂ©geois avait conclu que [10] « les personnes qui rĂŞvent Ă  haute voix et qui semblent a priori plus hypnotisables que les autres, agiront prudemment en ne regardant pas trop longtemps et avec trop grande fixitĂ© des Ă©trangers, des inconnus, avec lesquelles elles se trouveraient seules, par exemple, dans un compartiment de chemin de fer Â». Georges Gilles de la Tourette [11] s’en Ă©tait ouvertement moquĂ© en rĂ©sumant le propos comme suit : « la suggestion est l’épĂ©e de Damoclès constamment suspendue sur nos tĂŞtes Â» !

SuggĂ©rer une infraction malgrĂ© le consentement de l’hypnotisĂ© est-il possible ? « Non Â» va alors rĂ©torquer très rapidement Bernheim rassurant ledit public et ses autoritĂ©s mais se sĂ©parant une fois de plus de son « ami LiĂ©geois Â» : pour qu’une telle suggestion soit possible, il faut nĂ©cessairement que le « sens moral Â» de l’hypnotisĂ© accepte (sinon encourage) l’infraction suggĂ©rĂ©e. Il faut, expliquait Bernheim dans son dernier ouvrage [12], une « conscience morale absente Â» ainsi qu’une « suggestibilitĂ© Â» très forte.

Ainsi, Ă©crit explicitement Bernheim [13] : « Quand M. le professeur Brouardel[14] nous fait dire que toujours le somnambule appartient au magnĂ©tiseur (sic) comme le bâton du voyageur appartient au voyageur, il exprime lĂ  une idĂ©e qui n’appartient pas Ă  l’École de Nancy Â» (nunc). En effet, pour Bernheim, une idĂ©e mĂŞme amorale n’est que « suggĂ©rĂ©e Â» Ă  un hypnotisĂ© qui demeure « capable de volontĂ© Â». N’est-ce pas, peu ou prou, le mĂŞme « diagnostic Â» ou Ă©noncĂ© que celui prĂ©c. mais un siècle et demi plus tard des juges administratifs nancĂ©ens dans leur dĂ©cision du 29 mars 2022 [15] : « le procĂ©dĂ© de l’hypnose ne peut, pour pouvoir ĂŞtre pratiquĂ©, ĂŞtre rĂ©alisĂ© contre le grĂ© du patient Â». Les magistrats ont donc suivi Bernheim bien plus que LiĂ©geois.

De la suggestion Ă  distance.

Insistant sur la force des mots et de la parole suggĂ©rĂ©s pour dĂ©montrer avoir coupĂ© les liens avec le mesmĂ©risme, les fluides et les « passes Â» magnĂ©tiques, LiĂ©geois va mĂŞme ĂŞtre l’un des pionniers en matière de suggestion Ă  distance. Dès 1885, il s’en fait l’écho Ă  l’AcadĂ©mie de Stanislas [16] (et le reprendra dans l’ouvrage prĂ©c. de 1889) par l’usage du tĂ©lĂ©phone ce que Braid dans sa neurypnologie avait dĂ©jĂ  imaginĂ© en proposant des pratiques d’hypnose Ă  distance.

Des « crimes de laboratoire Â».

LiĂ©geois est par ailleurs l’initiateur des « crimes de laboratoire Â» ce pour quoi il sera autant admirĂ© et applaudi (par DelbĹ“uf par exemple) qu’huĂ© et dĂ©nigrĂ© (par Gilles de la Tourette en particulier). De quoi s’agissait-il ? Pour dĂ©montrer son hypothèse selon laquelle on pouvait non seulement suggĂ©rer des infractions Ă  certaines personnalitĂ©s particulièrement sensibles ou prĂŞtes Ă  ces actes, LiĂ©geois – respectueux du Droit et du Code pĂ©nal – entendait recrĂ©er des infractions virtuelles aux fins d’études. Il suggĂ©rait ainsi par exemple Ă  une femme de commettre un parricide mais ce, avec des balles Ă  blanc afin simplement de constater s’il Ă©tait possible de suggĂ©rer de tels actes. Et c’est prĂ©cisĂ©ment parce que ces « crimes de laboratoires Â» Ă©taient concluants qu’il les estimait rĂ©alistes et non imaginaires ou impossibles comme le prĂ©tendait l’École de Paris.

C’est Ă  ce titre qu’il consacre le plus de pages de son plus important ouvrage (celui prĂ©c. sur la Suggestion et le somnambulisme de 1889) : Ă  dĂ©crire des expĂ©riences qu’il a rĂ©alisĂ©es ou dont il a Ă©tĂ© l’observateur. Il analyse alors les consĂ©quences juridiques de suggestions faites Ă  des hypnotisĂ©s et imagine leurs implications judiciaires et juridictionnelles. En particulier, on l’a dit, il insiste sur les hypothèses les plus violentes ou les plus dramatiques : le viol, le crime, le parricide, etc. Plus prĂ©cisĂ©ment [17] encore, il imagine comment – en Justice – essayer de dĂ©montrer qu’une personne a Ă©tĂ© hypnotisĂ©e et comment l’en dĂ©barrasser [18] : « puisque le principe de l’automatisme somnambulique aurait pour effet de prĂ©server d’une punition mĂ©ritĂ©e l’auteur delĂ  suggestion ; puisque le prĂ©venu, en vertu de l’ordre reçu, ne le dĂ©noncera jamais directement, il faut le lui faire dĂ©noncer indirectement, par des actes dont il ne comprendra pas la signification, ou mĂŞme par des dĂ©marches auxquelles on donnera une apparence de protection ou de dĂ©fense pour le criminel lui-mĂŞme Â».

Au titre des « crimes de laboratoire Â», il traite aussi aux cĂ´tĂ©s de Bernheim les « hallucinations nĂ©gatives Â» (dont l’expression sera jugĂ©e inepte par l’École de Paris) et qui consiste en la suggestion faite de faire disparaĂ®tre du rĂ©el une chose ou une personne pourtant matĂ©riellement prĂ©sente [19]. Alors explique-t-il avec des termes d’une très intĂ©ressante modernitĂ© [20] :

« Examinons maintenant quelles sont les conclusions qui peuvent ĂŞtre tirĂ©es des faits qui prĂ©cèdent. Ils Ă©tablissent, cerne semble, que, durant l’hallucination nĂ©gative, les hypnotisĂ©s voient ce qu’ils paraissent ne pas voir et entendent ce qu’ils paraissent ne pas entendre. Seulement, ils voient et ils entendent d’une façon inconsciente. Il y a, en eux, deux moi : un moi inconscient, qui voit et entend, et un moi conscient, qui ne voit ni n’entend, mais auquel on peut faire des suggestions, en passant, si je puis m’exprimer ainsi, par l’intermĂ©diaire du premier moi Â».

On ressent plus loin, dans sa conclusion, une vĂ©ritable excitation quand aux perspectives qu’il ouvre ou croit ouvrir et cet enthousiasme est communicatif. On l’entendrait presque s’écrier [21] :

« Jusqu’ici, on a cru que la personne rendue invisible pour le sujet hypnotique n’était pas vue par lui ; qu’elle n’était pas entendue de lui, quand on lui avait suggĂ©rĂ© de ne pas l’entendre.
Or, j’ai montré le contraire ; je crois avoir prouvé que celui qui paraît ne pas voir, voit ; que celui qui paraît ne pas entendre, entend ; que celui qui semblait devoir être, pour un temps, insensible aux suggestions de la personne objet de l’hallucination négative, les subit avec une docilité parfaite et les réalise avec une exactitude absolue.
Si donc, — mais, c’est lĂ  une si grande espĂ©rance que j’ose Ă  peine la formuler ! — s’il en Ă©tait de mĂŞme pour le malade, agitĂ© par le dĂ©lire de la fièvre ? pour l’aliĂ©nĂ©, jetĂ© hors de la vie rĂ©elle par les fantĂ´mes que crĂ©e son cerveau hallucinĂ© ? S’il y avait lĂ  des faits de vie inconsciente, analogues, sinon identiques Ă  ceux que nous venons de produire ? Et si l’on pouvait, dès lors, trouver dans ces dĂ©sordres mĂŞmes de la pensĂ©e, un moyen de la rĂ©tablir dans son intĂ©gritĂ©, de faire des suggestions thĂ©rapeutiques produisant tout l’effet qu’on en obtient dans les autres Ă©tats hypnotiques ? Si le dĂ©lire lui-mĂŞme donnait au mĂ©decin, Ă  l’homme de l’art, le moyen de faire cesser le dĂ©lire et de guĂ©rir le malade ?
Mais je m’arrĂŞte. Sans doute, l’ambition est trop grande Â» !

Liégeois perçoit, valorise et se réjouit de ces perspectives thérapeutiques qu’un non-médecin comme lui approche pourtant.

De la pratique Ă  l’état « second Â».

Il a souvent Ă©tĂ© reprochĂ© Ă  LiĂ©geois de n’être qu’un juriste thĂ©oricien. Or, rappelait-il frĂ©quemment, au fil de ses pages. Comme hypnotiseur, il Ă©tait un praticien. Certes, il ne dĂ©tenait pas un doctorat en mĂ©decine mais voyait bien « en pratique Â» toutes les applications possibles et thĂ©rapeutiques de la suggestion. Et, quand on lui reprochait de n’être qu’un praticien de salon ou de « laboratoire Â» Ă  l’instar de ses « suggestions criminelles Â» prĂ©c., il n’hĂ©sitait pas Ă  rappeler qu’aux cĂ´tĂ©s des mĂ©decins LiĂ©beault, Beaunis et Bernheim, il avait Ă©tĂ© conduit aussi Ă  pratiquer des arts curatifs.

On avoue d’ailleurs ĂŞtre très Ă©tonnĂ© de ce qu’à aucun moment il n’ai Ă©tĂ© poursuivi en exercice illĂ©gal de la mĂ©decine alors qu’il dĂ©crivait des pratiques suggestives susceptibles de soigner. En particulier, insistait-il dĂ©jĂ  et de façon très moderne, la suggestion hypnotique a des effets physiologiques et notamment antalgiques fondamentaux. Il est alors l’un des premiers non-mĂ©decins Ă  dĂ©crire [22] « l’anesthĂ©sie chirurgicale Â» au moyen de la suggestion. De mĂŞme affronta-t-il la question de l’amnĂ©sie potentielle des hypnotisĂ©s.

Dès 1866, LiĂ©beault avait constatĂ© et commencĂ© Ă  thĂ©oriser cette l’amnĂ©sie des hypnotisĂ©s Ă  leur rĂ©veil sur ce qu’ils venaient d’accomplir pendant leur « sommeil Â». C’est alors que le pionnier nancĂ©en eut l’intelligence de comparer l’état d’hypnose Ă  [23] « certains sommeils profonds Â» qui donnent l’impression aux rĂ©veils des intĂ©ressĂ©s qu’ils n’ont pas rĂŞvĂ© car ils ne se souviennent de rien. Toutes les Ă©tudes postĂ©rieures ont alors montrĂ© la vĂ©racitĂ© de l’intuition : nous rĂŞvons toutes et tous dans notre sommeil « classique Â» et pourtant nous ne nous souvenons pas toujours desdits songes. Il en serait logiquement de mĂŞme de l’état de sommeil hypnotique selon LiĂ©beault mais rassureront ses successeurs dont Bernheim, un souvenir rĂ©el ou imaginĂ© ressentit par un individu peut toujours ĂŞtre rĂ©activĂ©.

Partant, avait imaginĂ© LiĂ©geois, il existerait un « Ă©tat second Â» provoquĂ© par plusieurs types de sommeils qu’il avait cherchĂ© Ă  systĂ©matiser. Partant de la thĂ©orie dĂ©veloppĂ©e par le Dr bordelais Eugène Azam (1822-1899) sur la « condition seconde Â», LiĂ©geois [24] dĂ©veloppe l’idĂ©e selon laquelle non seulement la thĂ©orie d’Azam est la sienne mal interprĂ©tĂ©e et sans le citer mais encore qu’elle doit ĂŞtre amĂ©liorĂ©e pour montrer la part de « conscience Â» des hypnotisĂ©s. MĂŞme son pire dĂ©tracteur [25] le reconnaĂ®tra : « nous pouvons (…) concĂ©der Ă  [LiĂ©geois] que personne ne lui contestera la prioritĂ© de l’idĂ©e qu’il se fait de l’état second Â». Gilles de la Tourette en fera mĂŞme un usage dans son ouvrage [26] sur « les Ă©tats analogues Â» Ă  l’hypnotisme, montrant bien, de ce fait qu’il partageait – sur ce point au moins – la conception lorraine.

B.   Jules LiĂ©geois & la mĂ©decine lĂ©gale
en théories comme en pratiques

Un triple « non Â» au pouvoir central. Le professeur LiĂ©geois Ă©tait courageux et parfois mĂŞme tĂ©mĂ©raire pour ne pas dire imprudent. A plusieurs reprises, ainsi, il a osĂ© dire « non Â» dans des situations oĂą la plupart de ses contemporains auraient surtout contactĂ© la fuite plus encore que le courage.

  • Ainsi, avait-il su dire « non Â» au pouvoir central parisien en refusant de rester au ministère de l’IntĂ©rieur pour y prĂ©fĂ©rer le professorat en province. « Non Â» avait-il Ă©galement dit Ă  l’extension de ce mĂŞme pouvoir exĂ©cutif de plus en plus centralisĂ©. Raison pour laquelle dans ses RĂ©pĂ©titions Ă©crites de droit administratif, la place des territoires et notamment des dĂ©partements et des communes Ă©tait-elle valorisĂ©e. Il faut lire Ă  cet Ă©gard son important commentaire [27] (de plus de cent cinquante pages) dĂ©centralisateur de la Loi du 10 aoĂ»t 1870 sur les conseils gĂ©nĂ©raux.
  • « Non Â», on l’a dĂ©jĂ  compris, avait-il Ă©galement osĂ© proclamer, en pleine sĂ©ance de l’Institut de France, Ă  l’acadĂ©misme et Ă  la FacultĂ© de mĂ©decine de Paris. « Non Â» Ă  l’École de la SalpĂŞtrière et Ă  Charcot, Babinski et Gilles de la Tourette qui ne pensaient pas voir venir la contestation de province et d’un juriste !
  • « Non Â» avait-il encore osĂ© crier plus jeune lorsque LiĂ©geois avait pris des risques et s’affirmer puisque l’Histoire raconte (et notamment son biographe Ă  la notice prĂ©c. des MĂ©moires de la SociĂ©tĂ© de Bar-Le-Duc) qu’après le coup d’état du futur NapolĂ©on III, le chef de cabinet LiĂ©geois apprenant que les tĂŞtes du parti rĂ©publicain local (les frères Isidore (1812-1860) et Nicolas (1823-1902) Buvignier) allaient ĂŞtre arrĂŞtĂ©s puis dĂ©portĂ©s, les en avertit en cachette par une missive anonyme qui leur permit de s’exiler Ă  temps en Belgique.

Liégeois savait dire non et marquer son refus comme il savait prendre des risques et non se réfugier dans un confort commode.

L’affaire GouffĂ©-Bompard & le coupable liĂ©geois idĂ©al. Cette affaire [28] sordide est l’une des grands contentieux mĂ©diatiques et pĂ©naux de la fin de siècle. En rĂ©sumĂ©, c’est le jour de la Sainte RadĂ©gonde, le 13 aoĂ»t 1889, que l’on a dĂ©couvert, en deux endroits de la campagne lyonnaise (Ă  Millery et Ă  Saint-Genis-Laval), les restes humains mutilĂ©s d’un huissier de Justice parisien disparu depuis quelques jours, Toussaint Auguste GouffĂ© (1841-1889) (ainsi, en un autre lieu, que la malle les ayant contenus). L’homme n’est d’abord pas identifiĂ© formellement au point qu’il faille, trois plus tard, faire intervenir le ponte lyonnais (aux cĂ©lèbres moustaches) de la mĂ©decine lĂ©gale, Alexandre Lacassagne (1843-1924). Les soupçons vont alors se tourner vers un couple de suspects dont la femme, Gabrielle Bompard (1868-1920), qui va se rendre spontanĂ©ment [29], va prĂ©tendre avoir agi sous hypnose au nom et sous l’influence de son amant manipulateur, Michel Eyraud (1843-1891).

Si sa thĂ©orie va ĂŞtre qualifiĂ©e d’impossible par les mĂ©decins de l’École de Paris, Jules LiĂ©geois, quant Ă  lui, non seulement va y croire mais va se dĂ©placer Ă  la Barre des Assises de la Seine pour expliquer son point de vue sur la possible suggestion criminelle. Il avait, cela dit, Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© de Bernheim (qui refusera pourtant d’aller tĂ©moigner comme expert) qui avait dĂ©clarĂ© [30] – ce qui contrariera sinon agacera l’expert mĂ©dical l’ayant examinĂ© (le pr. Paul Brouardel (1837-1906)) ainsi que l’École de Paris – que « cette jeune fille, qu’il n’avait du reste jamais vue, avait certainement agi sous l’influence de l’hypnotisme. Nous avons su, de plus, que certaines personnes l’avaient hypnotisĂ©e Â». Reprenant ces propos pour les disqualifier, Brouardel (citĂ© [31] par Gilles de la Tourette) dĂ©nia la prĂ©sence d’un hypnotisme.

Pour LiĂ©geois il ne faisait alors aucun doute (ce qu’il tentera de dĂ©montrer en une plaidoirie fleuve de quatre heures !) : Bompard Ă©tait irresponsable puisque sous l’emprise suggestive de son amant. Selon Cuvelier (qui ne cite que trop rarement ses sources) : « le procureur gĂ©nĂ©ral Â» (il s’agissait de Jules Quesnay de Beaurepaire (1834-1923)) « rĂ©agit violemment Â» Ă  la « plaidoirie Â» de LiĂ©geois Ă  laquelle il niera toute prĂ©tention scientifique ce qui permet Ă  Brouardel, tel un matador, d’achever le taureau liĂ©geois et de [32] « faire rire le public aux dĂ©pends de ce professeur de droit qui voulait faire de la mĂ©decine Â».

Cela dit, il n’écrit pas que Bompard a Ă©tĂ© forcĂ©e d’agir de façon criminelle. Bien au contraire, il prĂ©tendit presque « Ă  la Bernheim Â» qu’elle aurait agi en fonction de la « suggestion qui lui Ă©tait la plus agrĂ©able Â».

La presse va saisir ce moment pour opposer les deux Écoles et notamment deux de leurs porte-parole : LiĂ©geois et Gilles de la Tourette. Dans son « Ă©pilogue d’un procès cĂ©lèbre Â», le mĂ©decin [33] assassina le professeur de droit et toute l’École de Nancy alors qu’en 1887, il avait soutenu et publiĂ© qu’une suggestion criminelle Ă©tait tout Ă  fait envisageable et avait mĂŞme pu exister [34]. Il raconte le procès en ces termes manifestement fort justes [35] : « les journaux politiques, enchantĂ©s de l’aubaine, exploitent cette nouvelle mine et se prĂ©parent Ă  servir Ă  leurs lecteurs un vrai rĂ©gal, un nouveau spectacle Ă  la Molière : deux Écoles rivales s’apprĂŞtant Ă  s’entre-dĂ©chirer, et cela dans le prĂ©toire Â» !

Le jury, cela dit, ne fut pas convaincu par LiĂ©geois et condamna les deux amants : l’une aux travaux forcĂ©s et l’autre Ă  la guillotine. Alors, rĂ©sume le docteur en mĂ©decine Cuvelier [36], « c’est bien LiĂ©geois qui allait par ses imprudences (sic) amorcer le dĂ©clin de l’École de Nancy Â». Et, plus loin [37], « ce fut LiĂ©geois qui, par sa fougue habituelle, commença Ă  porter le discrĂ©dit sur Bernheim et entama la confiance de l’opinion publique vis-Ă -vis de Nancy Â». Avec encore moins de tact mais beaucoup plus d’humour, Gilles de la Tourette [38], avait rĂ©sumĂ© [39] : « Conclusion : vingt ans de travaux forcĂ©s de la part du jury rĂ©fractaire aux suggestions de M. LiĂ©geois Â» ! Edgar BĂ©rillon, pourtant favorable aux doctrines nancĂ©ennes, dressera – dans sa Revue – un constat partiellement identique (mais plus diplomatique) en 1891 [40] :

« L’intervention de M. LiĂ©geois a-t-elle Ă©tĂ© utile Ă  l’accusĂ©e ?
Sur ce point les avis sont partagĂ©s. Mais l’impression gĂ©nĂ©rale est que les doctrines de l’École de Nancy ont essuyĂ©, sur le terrain juridique, une dĂ©faite, d’autant plus regrettable que rien ne justifiait en cette occurrence la nĂ©cessitĂ© de livrer la bataille. Elle n’a plus qu’à attendre qu’une occasion favorable, qu’un crime qui soit manifestement le rĂ©sultat d’une suggestion criminelle, lui permette de prendre une revanche Ă©clatante. Jusqu’à ce moment elle doit se recueillir, complĂ©ter ses recherches par de nouvelles expĂ©riences, affirmer son existence et sa vitalitĂ© par des travaux qui dĂ©fient toute critique Â».

Selon Cuvelier (sans encore citer de sources [41]), Bernheim en aurait Ă©tĂ© meurtri et aurait Ă©crit Ă  Beaunis : « il nous a compromis Â». Manifestement, après le procès GouffĂ©-Bompard, LiĂ©geois Ă©tait pour son « Ă‰cole Â» comme un boulet liĂ©geois. Pourtant, dans la Revue de l’hypnotisme, Bernheim salue le courage avec lequel LiĂ©geois a essayĂ© d’exposer ses doctrines pour conclure sur deux Ă©lĂ©ments fondamentaux que l’on peut rĂ©sumer ainsi : sur le fond, l’École de Nancy ne prĂ©tend pas (pas mĂŞme LiĂ©geois) que chacun peut se voir suggĂ©rer de commettre un crime qu’il ne voudrait pas commettre mais seulement que sous certaines conditions, tenant en grande partie Ă  la faiblesse et au sens peu moral de l’hypnotisĂ© ainsi qu’à la force de suggestion de l’hypnotiseur, des suggestions d’infractions sont possibles. Sur la forme [42], il renvoie Gilles de la Tourette Ă  l’un de ses sports favoris (après que ce dernier ait ridiculisĂ© LiĂ©geois en en rendant Bernheim responsable) : « il ne convient pas de suivre M. Gilles de la Tourette sur le terrain des insinuations personnelles peu dignes d’une plume scientifique Â» !

Et voilà le débat rendu totalement stérile, chacun accusant l’autre de ne pas être assez scientifique selon ses propres échelles et méthodes.

« Paroles, Paroles Â» (sur un air connu). Autour de 1900, LiĂ©geois – malgrĂ© l’affaire GouffĂ©-Bompard – est reconnu pour ses travaux et ses apprĂ©hensions juridiques de la suggestion hypnotique. On lui confia en 1892 la vice-prĂ©sidence du second Congrès international de l’hypnotisme expĂ©rimental et thĂ©rapeutique (Londres) puis (Ă  Bruxelles) la prĂ©sidence d’honneur du congrès international de neurologie et d’hypnologie. Sa consĂ©cration s’imposait.

On le fit mĂŞme venir Ă  l’Université… de Liège [43] oĂą LiĂ©geois – invitĂ© par le LiĂ©geois DelbĹ“uf en 1888-1889 – entama une tournĂ©e internationale auprès des partisans de l’École de Nancy. Il fut dĂ©corĂ© de la LĂ©gion d’honneur par dĂ©cret du 26 juillet 1904 et membre correspondant de l’Institut de France (AcadĂ©mie des Sciences morales et politiques) depuis le 28 dĂ©cembre 1899 attestant bien de ce que son cĂ©lèbre MĂ©moire de 1884 avait aussi fait plus d’émules et comptait beaucoup plus de dĂ©fenseurs qu’on ne l’avait suggĂ©rĂ©.

Ă€ nos yeux, son apport principal – en ce que l’on nomme aujourd’hui le droit de la santĂ© – consiste Ă  avoir su affirmer, aux cĂ´tĂ©s de docteurs en mĂ©decine comme LiĂ©beault et Bernheim surtout, que le procĂ©dĂ© de suggestion hypnotique pouvait ĂŞtre thĂ©rapeutique [44] et ce, pourtant, sans ĂŞtre exercĂ© par un mĂ©decin et sans que l’on touchât mĂŞme au monopole mĂ©dical puisqu’aucun diagnostic n’aura Ă©tĂ© posĂ© et que l’hypnotiseur n’aura rien « prescrit Â» au sens d’ordonnĂ© mais aura seulement proposĂ© : suggĂ©rĂ© au patient une ou plusieurs solutions qu’il est le seul Ă  pouvoir mettre en Ĺ“uvre.

La force extraordinaire de ce mouvement consiste Ă  reconnaĂ®tre qu’une question de santĂ© n’est pas qu’un objet d’études et de mĂ©decine rĂ©ifiĂ© mais que le plus important est toujours le sujet : la personne humaine juridique actrice de sa propre santĂ©. Sans aller jusqu’à dire qu’on peut lire dans l’École de Nancy une prĂ©disposition des droits du patient acteur tels que la Loi du 04 mars 2002 les Ă  consacrĂ©s, il nous semble Ă©vident que les rĂ©flexions nancĂ©ennes sur l’hypnose ont Ĺ“uvrĂ© en ce sens – entre Droit et MĂ©decine – en faisant du « sujet Â» et non de « l’objet Â» une prioritĂ© assumĂ©e. C’est aussi sur ce rapport au sujet [45] que se construiront les psychothĂ©rapies basĂ©es sur la parole mĂŞme du patient.

Parallèlement Ă  LiĂ©geois, c’est en partie ce qu’affirmera Bernheim quand il explique que [46] « faire intervenir l’esprit pour guĂ©rir le corps, tel est le rĂ´le de la suggestion appliquĂ©e Ă  la thĂ©rapeutique, tel est le but de la psychothĂ©rapie Â». « Ce n’est pas la parole de l’opĂ©rateur qui fait la guĂ©rison, c’est l’influence produite sur le cerveau de l’opĂ©rĂ© Â».

Pour mettre en avant l’École de Nancy, ses promoteurs citent souvent la visite, en 1889 Ă  Nancy, du traducteur vers l’allemand de Bernheim, Sigmund Freud (1856-1939). Et s’il Ă©videmment un [47] « titre de gloire pour Bernheim Â» et son mouvement « d’avoir profondĂ©ment impressionnĂ© l’esprit de Freud Â» comme il en a explicitement tĂ©moignĂ© dans plusieurs Ă©crits, « il faut bien dire que l’œuvre de ces deux penseurs Â» notamment n’a « en rĂ©alitĂ© Â» que peu « de points communs Â» ! Si le dĂ©nominateur commun de la parole (suggĂ©rĂ©e ou non) est assurĂ©ment un moteur identique, le terme d’inconscient, en particulier, ne revĂŞt pas les mĂŞmes significations.

DiscrĂ©dit doctrinal & mandarinal. Cela dit, mais toujours Ă  propos de « paroles Â», la dernière question que nous voudrions poser au lecteur est la suivante (a priori, ledit lecteur doit avoir une idĂ©e de la rĂ©ponse que nous lui donnerions) : si l’on peut tout Ă  fait entendre et comprendre qu’un mĂ©decin est – par formation acadĂ©mique et pratique clinique notamment mais aussi par protection Ă©tatique eu Ă©gard au monopole mĂ©dical en France – ; si un mĂ©decin – donc – est vraisemblablement plus autorisĂ© que quiconque non-mĂ©decin Ă  parler de mĂ©decine, en est-il nĂ©cessairement de mĂŞme lorsque l’on parle de soin et de santĂ© ? Autrement dit, pourrait-il enfin ĂŞtre entendu (et plus discutĂ©) que la santĂ© dĂ©passe la seule mĂ©decine et que chacun, au regard de son expĂ©rience de soin, et plus particulièrement les autres personnels et travailleurs en santĂ© aient des mots Ă  dire et Ă  entendre hors du seul monopole mĂ©dical ?

Dans l’histoire – y compris la plus rĂ©cente – de l’hypnose, cette façon de confondre sciemment mĂ©decine et soin se rĂ©pète et Ă©vacue parfois d’un revers autoritaire de main toute personne qui oserait en parler alors qu’il n’est pas mĂ©decin [48]. Cela dit, si les mĂ©decins savent user de ce stratagème rhĂ©torique idiot consistant Ă  discrĂ©diter un adversaire en le qualifiant de disqualifier pour ne pas lui rĂ©pondre au fond, les juristes (et les professeurs de Droit y compris) en abusent Ă©galement en dĂ©niant parfois aux citoyens non diplĂ´mĂ©s la capacitĂ© d’apprĂ©hender ledit Droit.

A l’instar de DelbĹ“uf qui l’admirait peut-ĂŞtre aussi pour cette raison (pour en avoir Ă©galement souffert [49]), LiĂ©geois en souffrit. On raconte mĂŞme qu’il en fit du boudin LiĂ©geois.Partant, beaucoup d’hypnothĂ©rapeutes et de thĂ©rapeutes non conventionnels en souffrent encore Ă©galement aujourd’hui. Or, si l’on peut s’accorder sur le fait que des soins non conventionnels peuvent ĂŞtre thĂ©rapeutiques ou, a minima, intĂ©grer la dĂ©finition internationale de la santĂ© comme Ă©tat de « complet bien-ĂŞtre Â», force est de constater qu’il faut inclure de nombreux exclus Ă  la table des Ă©changes.

À titre très personnel, on avouera avoir été très impacté et impressionné par la force de travail et de proposition de Liégeois. Ce que l’on peut entrevoir en ces quelques lignes de son travail en droit administratif comme à propos de l’hypnose et du rapport à la santé ne peut – et ne doit – qu’impressionner.

Plus fondamentalement, assure-t-on, LiĂ©geois nous incite Ă  apercevoir entre hypnose et Droit une relation que nous n’aurions jamais… imaginĂ©e auparavant. En effet, si – comme nous le croyons – le Droit est une reprĂ©sentation du rĂ©el (qui peut en diffĂ©rer), force est de constater que la suggestion hypnotique l’est (et peut l’être) Ă©galement.

VoilĂ  que nos deux thĂ©matiques qui pouvaient paraĂ®tre si Ă©loignĂ©es dans le mĂŞme cerveau d’un ancien professeur de droit public pratiquant l’hypnose nous paraissent dĂ©sormais Ă©videntes et convergentes : c’est aux reprĂ©sentations du rĂ©el que LiĂ©geois a consacrĂ© sa vie.

Après tout, cela dit, n’est-ce pas lĂ  l’essence de tous les chercheurs ayant lu Arthur Schopenhauer (1788-1860) que de considĂ©rer, après lui [50], que [51] « la reprĂ©sentation est le seul mode d’être Ă  la conscience du monde Â» et qu’après tout le rĂ©el n’est que ce que nous voulons (et parfois pouvons) reprĂ©senter : « le monde est ma reprĂ©sentation Â» ; « malgrĂ© toute l’objectivitĂ© dont la science est capable, nous ne connaissons finalement du monde que la manière dont il est pour nous, c’est-Ă -dire dans sa dĂ©pendance de la conscience humaine Â».

Plus dramatiquement cependant, concluons en rappelant que LiĂ©geois dĂ©cĂ©da dans un tragique accident de la circulation [52] « Ă©crasĂ© sous les yeux de sa femme Â» par un camion de transport le 14 aoĂ»t 1908 alors qu’il Ă©tait venu prendre « les eaux Â» dans la station thermale vosgienne de Bains-les-Bains. LiĂ©bault avait alors dĂ©jĂ  conclu Ă  son Ă©gard avec un jeu de mots liĂ©geois qu’on aurait aimĂ© faire avant lui [53] :

« les exubĂ©rances de LiĂ©geois dans l’affaire GouffĂ© nous ont valu un recul, mais c’est un recul pour mieux sauter. Les vĂ©ritĂ©s surnagent comme le liège. Elles n’immergent pas Â».

Vous pouvez citer cet article comme suit :
Touzeil-Divina Mathieu, « Jules LiĂ©geois (1833-1908), « professeur hypnotisant Â» du Droit (II/II) Â»
in Journal du Droit Administratif (JDA), 2024 ; Art. 417.


[1] LiĂ©geois Jules, De la suggestion et du somnambulisme dans leurs rapports avec la jurisprudence et la mĂ©decine lĂ©gale ; Paris, Doin ; 1889.

[2] LiĂ©geois Jules, De la suggestion et du somnambulisme (…) ; op. cit. ; p. III.

[3] Ibidem ; aux pages 01 Ă  86.

[4] Ibidem ; chap. V ; p. 143 et s.

[5] Ibidem ; chap. III ; p. 87 et s.

[6] DelbĹ“uf Joseph, Le magnĂ©tisme animal ; Ă  propos d’une visite Ă  l’École de Nancy ; Paris, FĂ©lix Alcan ; 1889 ; p. 77 et s. Les chapitres XIV et s. de son opus sont totalement consacrĂ©s Ă  l’étude de LiĂ©geois et de ses doctrines.

[7] Op. cit. ; p. 50.

[8] LiĂ©geois Jules, De la suggestion et du somnambulisme (…) ; op. cit. ; p. 714 et spĂ©cialement aux § 159 et s. ; 259 et s. ; 324 et s. ainsi que 402 et s.

[9] LiĂ©geois Jules, De la suggestion et du somnambulisme (…) ; op. cit. ; p. 717 et cf. §. 560.

[10] LiĂ©geois Jules, MĂ©moire sur la suggestion hypnotique (…); Paris, Picard ; 1884 ; p. 69.

[11] Gilles de la Tourette Georges, L’épilogue d’un procès cĂ©lèbre : affaire Eyraud-Bompard ; Paris, Le Progrès mĂ©dical ; 1891 ; p. 10.

[12] On cite ici la version de 1916 de De la suggestion ; op. cit. ; chapitre X, § 3.

[13] CitĂ© par Cuvelier ; op. cit. ; p. 61.

[14] Il s’agit de l’un des « pontes Â» parisiens contemporains de la mĂ©decine lĂ©gale. Ă€ son sujet, on se permettra de renvoyer Ă  : Touzeil-Divina Mathieu, « De la « chirurgie/mĂ©decine lĂ©gale » au(x) « droit (s) de la santĂ© » (1522-2022) Â» in Rdss 2022, hors-sĂ©rie ; p. 159 et s.

[15] DĂ©cision prĂ©c. ; req. 19NC01704.

[16] LiĂ©geois Jules, « Hypnotisme tĂ©lĂ©phonique ; suggestions Ă  grande distance Â» in MĂ©moires de l’AcadĂ©mie de Stanislas ; 1885, t. III, p. 133 et s. 

[17] Voyez en ce sens : « Des expertises mĂ©dico-lĂ©gales en matière d’hypnotisme ; recherche de l’auteur d’une suggestion criminelle Â» in Revue de l’hypnotisme ; juillet 1888, p. 03 et s.

[18] Op. cit. ; p. 07.

[19] LiĂ©geois y consacre de nombreux dĂ©veloppements dans son ouvrage de 1889 ainsi que dans « Un nouvel Ă©tat psychologique Â» in Revue de l’hypnotisme ; aoĂ»t 1888, p. 33 et s.

[20] Op. cit. ; p. 39 et s.

[21] Ibidem.

[22] LiĂ©geois Jules, De la suggestion et du somnambulisme (…) ; op. cit. ; p. 253 et s.

[23] LiĂ©beault Auguste, Du sommeil et des Ă©tats analogues (…) ; op. cit. ; chap. XIII.

[24] LiĂ©geois Jules, De la suggestion et du somnambulisme (…) ; op. cit. ; p. 355 et s.

[25] Gilles de la Tourette Georges, L’épilogue d’un procès cĂ©lèbre ; op. cit. ; in fine ; note 22.

[26] Gilles de la Tourette Georges, L’hypnose et les Ă©tats analogues au point de vue mĂ©dico-lĂ©gal (…) ; Paris, Plon ; 1897 (avec une prĂ©face dithyrambique du pr. Brouardel).

[27] LiĂ©geois Jules, De l’organisation dĂ©partementale, commentaire de la loi du 10 aoĂ»t 1870 sur l’organisation et les attributions des conseils gĂ©nĂ©raux et des commissions dĂ©partementales ; Paris, Marescq AĂ®nĂ© ; 1873.

[28] Il existe de très nombreux comptes-rendus et articles sur l’affaire (dont : Nicolas Serge, L’hypnose : Charcot face Ă  Bernheim, l’école de la SalpĂŞtrière face Ă  l’école de Nancy, Paris, L’Harmattan, 2004). Tous Ă©tant très partisans, on a dĂ©cidĂ© – pour soutenir LiĂ©geois ! – de proposer au lecteur la lecture (sĂ»rement un peu romancĂ©e !) d’une des versions de la vĂ©ritĂ© (non judiciaire) par l’accusĂ©e Bompard et ce, dans des mĂ©moires feuilletonnĂ©es qu’à l’époque on pouvait aisĂ©ment faire paraĂ®tre et qui se vendirent particulièrement bien Ă  très grands renforts de publicitĂ© : Bompard Gabrielle, Drames vĂ©cus ; « ma confession Â» ; 28 numĂ©ros parus du 5 dĂ©cembre 1903 au 02 juillet 1904.

[29] Alors que son complice sera extradĂ© de l’île de Cuba oĂą il s’était enfui après avoir d’abord rejoint Londres.

[30] Revue de l’hypnotisme ; 1889-1890 ; p. 266 et s.

[31] Gilles de la Tourette Georges, L’épilogue d’un procès cĂ©lèbre ; op. cit. ; p. 05.

[32] Cuvelier ; op. cit. ; p. 70.

[33] Gilles de la Tourette Georges, L’épilogue d’un procès cĂ©lèbre ; op. cit.

[34] Gilles de la Tourette Georges, L’hypnotisme et les Ă©tats analogues du point de vue mĂ©dico-lĂ©gal ; Paris, Plon-Nourrit ; 1887.

[35] Gilles de la Tourette Georges, L’épilogue d’un procès cĂ©lèbre ; op. cit. ; p. 06.

[36] Op. cit. ; p. 63.

[37] Ibidem (p. 69).

[38] Rappelons, pour l’anecdote historique, que le malheureux mĂ©decin fut victime de sa nĂ©gation des suggestions criminelles. En effet, en 1893 une ancienne patiente lui tira dessus au revolver en prĂ©tendant avoir Ă©tĂ© hypnotisĂ©e ! Sans le tuer pour autant, cela le rend singulièrement dĂ©pressif et – dit-on – hypomaniaque au point que sa santĂ© mentale en sera de plus en plus perturbĂ©e jusqu’à son dĂ©cès en 1904.

[39] Gilles de la Tourette Georges, L’épilogue d’un procès cĂ©lèbre ; op. cit. ; p. 16.

[40] BĂ©rillon Edgar, « L’Hypnotisme Ă  la Cour d’assises Â» in Revue de l’Hypnotisme ; 1891 ; p. 407.

[41] Op. cit. ; p. 71.

[42] CitĂ© par Cuvelier ; op. cit. ; p. 71.

[43] Ce que rapporte DelbĹ“uf dans son ouvrage prĂ©c. ; p. 81 et s.

[44] Avec une autre clairvoyance, Braid avait dĂ©jĂ  envisagĂ© la « puissance curative Â» de l’hypnotisme (mais non de la suggestion) ainsi qu’on peut le lire dans la traduction originelle suivante : Braid James, Neurypnologie ; TraitĂ© du sommeil nerveux ou hypnotisme par James Braid traduit de l’anglais par le Dr Jules Simon (…) ; Paris, Delahaye ; 1883 ; p. 63 et s.

[45] Sur ce rapport, on lira : Carroy Jacqueline, Hypnose, suggestion et psychologie ; Paris, Puf ; 1991 ; p. 07 et s.

[46] CitĂ© par Cuvelier ; op. cit. ; p. 71 et s.

[47] Kissel Pierre, « L’œuvre de Bernheim : sommeil hypnotique et suggestion Â» in Hippolyte Bernheim (1840-1919), (…); Nancy, Pun ; 2023, p. 71.

[48] Est topique Ă  cette Ă©gard l’édition – passionnante cela dit – du rĂ©cent ouvrage sur Bernheim et qui ne met en avant « que Â» des professeurs de mĂ©decine comme s’ils Ă©taient les seuls autorisĂ©s Ă  s’exprimer : Legras Bernard (dir.), Hippolyte Bernheim (1840-1919) (…); Nancy, Pun ; 2023.

[49] L’auteur (originellement mathĂ©maticien puis philologue avant d’enseigner la psychologie) raconte ainsi qu’après sa première Ă©tude publiĂ©e sur l’Origine des effets curatifs de l’hypnotisme en 1887, la presse mĂ©dicale belge « l’accueillit avec sourires et se moqua agrĂ©ablement Â» de lui « qui n’était pas mĂ©decin cela se voyait Â» : DelbĹ“uf Joseph, Le magnĂ©tisme animal (…) op. cit. ; p. 25.

[50] On fait Ă©videmment rĂ©fĂ©rence Ă  : Schopenhauer Arthur, Die Welt als Wille und Vorstellung ; Leipzig, Brockhaus ; 1819. On travaille quant Ă  nous sur l’édition et la traduction suivante : Le Monde comme volontĂ© et comme reprĂ©sentation ; Paris, Puf ; 2014 (traduction originelle de Burdeau revue par Roos).

[51] Ainsi que le rappelle : Ucciani Louis, « La reprĂ©sentation. Entre vĂ©ritĂ© et mensonge Â» in Sens-Dessous ; 2014 ; n°14 ; p. 83 et s.

[52] Notice nĂ©crologique prĂ©c. au Bulletin de la SociĂ©tĂ© d’économie politique ; op. cit. ; p. 147.

[53] Ibidem.